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C'est un travers de notre démocratie de courir aveuglément aux réformes. On demande une réforme ... et elle n'est pas plus tôt votée qu'on s'en détourne, qu'on court à une autre. Aristide BRIAND (Nantes, 1862 - Paris, 1932) |
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Une singulière aventure
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En vérité, le silence prolongé de ce site n'a rien à voir avec tout cela, mais avec quelque chose de beaucoup plus trivial. Une sorte d'acharnement stupide. Voilà les faits :
Je me suis beaucoup interrogé sur la façon dont nous pourrions briser sans brutalité ce silence que nous avions instauré. C'est ainsi que, pour rompre le silence sans le rompre tout à fait, il m'est venu une folle idée : pourquoi ne pas faire "signer (**)" par un sourd, devant une caméra, un texte sur la démocratie ? Ainsi, nous montrerions qu'une parole silencieuse peut porter un message fort, et qu'il n'est pas nécessaire de hurler pour se faire entendre.
Aussitôt, je me mets en quête d'un sourd qui accepterait de se livrer à cet exercice. Et c'est le début d'une singulière aventure au pays des sourds.
Trouver un sourd
Au terme d'une première investigation un peu fastidieuse, j'apprends qu'il y a en France 800.000 sourds et malentendants. Je me dis, très naïvement, qu'il devrait être des plus faciles d'en trouver un. J'imagine, non moins naïvement, qu'il suffira de lui mettre le texte sous le nez, qu'il me le "signera" aussitôt et le tour sera joué. Je repère sur Internet des écoles pour sourds et malentendants et des associations, et puis je lance des appels sur des sites et blogs.
Un jour, errant à proximité d'une école spécialisée, j'ai la chance d'en trouver tout un groupe. Je les observe. Ils semblent avoir une discussion fort animée, à grand renfort de signes que j'observe fasciné et impuissant. Je vais vers le groupe, et je me rends compte ... que l'on ne peut pas communiquer avec un sourd en lui parlant, ni même en lui écrivant des phrases en français sur un papier. J'ai beau gesticuler, montrer le papier sur lequel figure le texte à "signer" et tenter d'expliquer, mimant un cameraman, que je veux filmer, rien n'y fait. Je suis un peu désemparé.
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L'un d'eux me prend par le bras, m'emmène jusqu'à l'accueil de l'école où, me retrouvant en terrain connu, je peux parler à quelqu'un qui m'entend et m'envoie aussitôt vers l'un des bureaux. J'y suis reçu par une charmante dame à qui j'explique le projet. Elle le trouve très bien et me prodigue mille conseils sur la façon de procéder, m'indiquant entre autres que le texte doit absolument être "signé" par sourd, mais qu'évidemment il doit être au préalable traduit.
Elle m'alerte ainsi sur la nécessité de trouver un interprète. Mais il sont fort peu nombreux et fort peu disponibles, ajoute-t-elle, car ils sont très sollicités.
La langue des signes est une langue
Ainsi, le texte doit être au préalable traduit pour être "signé" ... Tout cela semble d'un coup bien compliqué. Le saviez-vous ? Moi je venais brutalement de l'apprendre : la langue des signes est une langue comme les autres. A ce titre, elle a ses traducteurs et ses interprètes, puissamment organisés semble-t-il.
Après m'avoir expliqué tout cela, la dame m'envoie vers un autre bureau, où des gens fort civils m'écoutent poliment raconter mon histoire, avant de m'envoyer vers une autre dame, interprète en langue des signes cette fois et qui, d'après ce que j'ai compris, devrait donc pouvoir m'aider.
Elle m'explique à son tour qu'il est très important que le texte soit "signé" par un sourd, tout en ajoutant qu'éventuellement, elle pourrait fort bien le "signer" elle-même. Je brûle d'envie de lui demander de le faire tout de suite, mais je sens bien qu'elle a l'air de tenir à ce que ce soit un sourd qui le fasse.
Je lui demande si elle peut traduire le texte, sans même parvenir à imaginer en quoi cette traduction peut consister ni quel résultat elle peut produire. Elle m'explique qu'elle ne peut pas prendre cette initiative seule, et qu'il faut solliciter au préalable l'autorisation du directeur en raison du caractère politique du texte.
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Surpris, je relis mon texte. J'ai beau chercher, je ne parviens pas à trouver en quoi il est politique, à moins que, parce qu'il pose la question de la possibilité d'être démocrate, il soit au contraire très politique, voire séditieux.
Un directeur fort aimable
Sitôt dit, sitôt fait : me voici dans le bureau du directeur, expliquant une nouvelle fois mon projet. Il le trouve très intéressant et, lui aussi, affirme qu'il devrait absolument être "signé" par un sourd. Quant à le traduire ... Non, décidément, cela ne va vraiment pas être possible.
Obligeamment, il n'indique les coordonnées de quelques associations de sourds et malentendants qui, étant susceptibles de trouver ce projet intéressant, pourraient peut-être m'aider à le concrétiser.
Avant de quitter les lieux, je repasse par le bureau des gens fort civils pour les remercier. Ils s'enquièrent du résultat de mes démarches. Je leur dis qu'aux dernières nouvelles, seule une association semble pouvoir m'aider. Leur réponse est unanime et immédiate : "Vous n'en trouverez aucune qui acceptera de travailler pour rien". Evidemment, je suis tellement confiant en mon projet que je les écoute à peine et, bien sûr, je ne crois pas une seconde à ce qu'ils me disent.
Le prix du silence
Et me voici reparti, en quête d'une association qui pourrait enfin me permettre de concrétiser le projet. Je la trouve, je téléphone, puis je m'y présente. Le Directeur n'est pas là. "En réunion", me dit-on. Je repasse quelques heures plus tard : "Absent". Je téléphone quelques jours plus tard : il faut que je passe au siège de l'association pour expliquer le projet de vive voix.
Et voilà que j'explique une nouvelle fois. Et voilà que l'on me répète une nouvelle fois qu'il faut absolument que le texte soit "signé" par un sourd et que, par conséquent, il doit être au préalable traduit. Obligeamment, on me propose d'établir un devis pour la prestation. Je commence par expliquer que nous n'avons guère d'argent puis, à la fois curieux de savoir ce qu'il en coûte et de savoir si je pourrais trouver l'argent nécessaire, je me ravise et demande un devis. Le voici :

Plus de deux mille euros dans une oeuvre symbolique sur la parole, le silence et la condition démocrate ?
Tout à coup, je suis beaucoup moins sûr du génie de l'oeuvre envisagée.
Je fais mes comptes : pas terrible ! Une autre fois peut-être ...
Songeant à la portée symbolique de cette aventure, je me pose une question : est-il aussi difficile aux sourds de pénétrer le monde des "entendants" qu'aux "entendants" de pénétrer le monde de sourds ?
En tout cas, et pour en revenir au propos initial du texte que je voulais faire "signer", imprudemment intitulé "Paroles et Silences - Etre démocrate", je suis bien forcé de constater que ce rêve un peu fou d'expression silencieuse d'une démocratie respectueuse et responsable est tombé à l'eau.
Eric JULLIARD
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(*) vidéos en Langue des Signes Française réalisées par une équipe de l'Université de Nancy 2
(**) "signer un texte" : exprimer un texte en langue des signes
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